Et la pluie tombait sans trêve surun vilain paysage. A gauche et à droite, l’horizon était borné par des collinescrayeuses, aux traînées blanches et noires, où les vignes, à cette saison,n’apparaissaient que comme des croix de bois dans un cimetière du front.

L’éclusier, qu’une casquettegalonnée d’argent permettait seule de reconnaître, tournait d’un air accabléautour de son bassin où l’eau se mettait à bouillonner chaque fois qu’ilouvrait les vannes.

Et à chaque marinier, tandis qu’unbateau s’élevait ou descendait, il racontait l’histoire.

Parfois les deux hommes, lesfeuilles réglementaires une fois signées, gagnaient à grands pas le Café de laMarine, vidaient des verres de rhum ou une chopine de vin blanc.

Régulièrement l’éclusier montrait dumenton Maigret qui, rôdant sans but précis, devait donner une impression dedésarroi.

C’était un fait. L’affaire seprésentait d’une façon tout à fait anormale. Il n’y avait même pas un témoin àquestionner.

Car le Parquet, après avoirinterrogé l’éclusier, puis s’être entendu avec l’ingénieur des Ponts etChaussées, avait décidé de laisser tous les bateaux poursuivre leur route.

Les deux charretiers étaient partisles derniers vers midi, convoyant chacun un panama.

Comme il y a une écluse tous lestrois ou quatre kilomètres et que ces écluses sont reliées téléphoniquemententre elles, on pouvait savoir, à n’importe quel moment, l’endroit où n’importequel bateau se trouvait et lui barrer la route.

Au surplus, un commissaire de policed’Epernay avait questionné tout le monde et Maigret avait à sa disposition leprocès-verbal de ces interrogatoires d’où rien ne ressortait, sinon que laréalité était invraisemblable.

Tous ceux qui se trouvaient laveille au Café de la Marine étaient connus, soit du patron, soit de l’éclusier,le plus souvent des deux.



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