Les charretiers couchaient au moinsune fois par semaine dans la même écurie, et toujours dans le même état assezproche de l’ivresse.

— Vous comprenez ! Achaque écluse, on boit le coup… Presque tous les éclusiers vendent à boire…

Le bateau-citerne arrivé le dimancheaprès-midi et reparti le lundi matin transportait de l’essence et appartenait àune grosse compagnie du Havre.

Quant à La Providence, dontle patron était propriétaire, elle passait vingt fois par an, avec ses deuxchevaux et son vieux charretier. Et il en était de même des autres !

Maigret était maussade. Cent fois ilentra dans l’écurie, puis dans le café ou dans la boutique.

On le vit marcher jusqu’au pont depierre avec l’air de compter ses pas ou de chercher quelque chose dans la boue.Il assista, renfrogné, dégouttant d’eau, à dix éclusées.

On se demandait quelle était sonidée et en réalité il n’en avait pas. Il n’essayait même pas de découvrir unindice à proprement parler, mais plutôt de s’imprégner de l’ambiance, de saisircette vie du canal si différente de ce qu’il connaissait.

Il s’était assuré qu’on pourrait luiprêter une bicyclette s’il désirait rejoindre l’un ou l’autre des bateaux.

L’éclusier lui avait remis le Guideofficiel de la Navigation intérieure où des localités inconnues, comme Dizy,prennent, pour des raisons topographiques, ou à cause d’une jonction, d’uncroisement, de la présence d’un port, d’une grue, voire d’un bureau dedéclaration, une importance insoupçonnée.

Il essayait de suivre, en esprit,péniches et charretiers :

« Ay - Port - Éclusen°13.

Mareuil-sur-Ay - Chantier deconstruction de bateaux - Port - Bassin de virement - Écluse n°12 -Côte 74,36… »

Puis Bisseuil, Tours-sur-Marne,Condé, Aigny…

Tout à l’autre bout du canal,par-delà le plateau de Langres, que les bateaux escaladaient écluse par écluseet qu’ils redescendaient sur l’autre versant, la Saône, Chalon, Mâcon, Lyon…



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